Olga Berluti - interview

Publié le par Leslie

LEXPRESS.fr du 16/03/2007

Olga Berluti

Une pointure de la modepropos recueillis par Guillaume Crouzet

Sa famille a consacré plus d'un siècle à fabriquer des souliers de toute beauté. Dernière de la lignée, elle invente aujourd'hui, sur mesure ou en «prêt-à-chausser», les plus luxueux habits des pieds

 

© DR

Assise sur son établi, cette femme qui chausse les stars a aussi connu la consécration au cinéma en recevant un césar pour son travail de costumière...

Olga aime les hommes. Son arrière-grand-père chaussait Isadora Duncan ou Elizabeth Arden; son grand-père et son oncle faisaient aussi des modèles féminins; elle se targue de ne s'être jamais mise qu'aux pieds des mâles. Johnny Hallyday, Jean-Paul II, Andy Warhol... Du chef d'Etat à la star de cinéma, l'étendue du tableau de chasse de la maison Berluti est aujourd'hui impressionnante. Et, comme ce fameux dentiste parisien du VIIIe arrondissement qui possède dans un placard les moulages de la mâchoire de toutes les célébrités qui se sont fait refaire chez lui le sourire, Olga vous reçoit au milieu des pieds de toutes les personnalités qu'elle a chaussées. Les formes en bois qui ont servi à réaliser les beaux souliers de ces messieurs sont aujourd'hui cousues de brocards, brodées de perles ou de plumes, piquées d'épingles, comme autant d'ex-voto baroques disséminés un peu partout, au gré des tables ou des étagères. Fantasque, le décor de cet atelier (car c'est ici qu'elle travaille, debout, face à deux établis gainés de cuir)? Il ne l'est pas moins que le caractère de son étonnante propriétaire. Format de poche, gestes suaves et fragiles, mais œil noir et voix d'ogre prompte à sourdre si votre question, ou la façon dont vous l'avez tournée, ne lui convient pas.

Rencontre avec celle dont on achète parfois des souliers comme le symbole d'une réussite sociale, de l'entrée dans un monde convenu, et qui, paradoxalement, ne cesse d'inventer les plus audacieux des modèles: colorés, balafrés, tatoués. A mille lieues d'un esprit bourgeois ou étriqué.

Chez Berluti, on peut se faire fabriquer des souliers sur mesure. Un travail qui s'apparente à de la haute couture?

Olga Berluti en 4 dates

1895
Alessandro Berluti s'installe à Paris

1959
Olga rejoint l'entreprise familiale

1962
Elle invente un mocassin pour Andy Warhol

Mai 2007
Elle ouvre sa 22e boutique

Tout à fait, et croyez bien que ce luxe se mérite. Une paire de ce genre de souliers ne s'achète pas sans faire d'abord provision de patience. Il faut prendre vos mesures centimètre par centimètre, faire réaliser une forme en bois qui reproduise vos détails anatomiques, ce qui prend environ six mois, compte tenu des délais, puis interviennent tour à tour le patronnier, le piqueur, l'ouvrier de pied et le coloriste. De quoi prolonger l'attente de six mois supplémentaires. Bref, comptez en moyenne un an.

D'où viennent les peaux que vous employez?

Il fut un temps où nous avions nos vaches en France; aujourd'hui, les peaux que nous utilisons proviennent du monde entier. Nous achetons la plus belle qualité et je veille à ce qu'elle soit utilisée au mieux. Moi qui suis végétarienne, je ne voudrais pas qu'un animal ait été sacrifié inutilement...

Vous utilisez peu le veau velours, que l'on appelle communément le «daim»?

Dites plutôt que je l'utilisais peu. Cela va changer. J'ai longtemps considéré que le veau velours, parce qu'il se défraîchissait très vite, n'était pas logique dans la maison Berluti, où les souliers ont, au contraire, la réputation d'embellir en vieillissant. Le travail de cette matière délicate s'apparentait à celui de la chemiserie: superbe, mais pas assez résistant. Or, je pense que les souliers sont la dernière cuirasse de l'homme moderne. Il se trouve que je viens de mettre au point et de faire breveter un nouveau procédé sur le veau retourné, qui le rendra imperméable et lui permettra presque d'aller sous l'eau sans s'abîmer. Des modèles seront bientôt disponibles chez nous.

Comment l'idée vous est-elle venue?

Comme toujours, d'une rencontre. J'ai cette chance que mes clients soient non seulement mes clients, mais aussi mes muses, mes inspirateurs, les accompagnateurs de mes projets. Un chirurgien ou un chimiste peuvent ainsi m'aider à perfectionner tel ou tel détail, mais l'étincelle peut venir d'un comédien que je chausse, d'un homme d'affaires ou, comme dans le cas présent, d'un cuisinier.

Un cuisinier?

Mon atelier est installé à Paris, non loin de la place des Vosges, où officie l'un des meilleurs et des plus discrets d'entre eux, Bernard Pacaud, du restaurant l'Ambroisie. C'est un chef qui ne vient pas saluer en salle. Là où il se sent à l'aise, c'est son lieu de travail. Je suis comme lui, je ne cherche pas les feux de la rampe, je me sens aussi bien dans mon atelier que lui dans sa cuisine. Et, puisqu'il se considère là comme dans son salon, plutôt que d'y travailler en sabots de cuisine, j'ai conçu pour lui un soulier à la fois souple et endurant, dans ce fameux veau velours imperméable...

Qu'aurait dit votre grand-père si on lui avait passé commande d'un soulier élégant pour travailler en cuisine?

Il se serait sans doute drapé dans sa dignité de bottier et aurait refusé de fabriquer ce qu'il aurait considéré comme un non-sens. Mais ma notion du luxe est à l'opposé de la façon dont on pouvait l'imaginer autrefois... avec une certaine raideur d'esprit.

C'est vrai que, paradoxalement, Berluti est autant une institution qu'un laboratoire pour les idées nouvelles...

Une institution! Quelle horreur! Mais c'est mortel! Moi, j'aime que mes clients aient de l'affection pour moi, pas de l'admiration. Mon plaisir est d'inventer sans cesse. Je crois que le beau est assez facile à faire, mais, pour ma part, je préfère le magnifique. Abîmer les souliers pour leur enlever l'aspect du neuf, leur donner une âme.

© DR

De bas en haut et de gauche à droite, les modèles Ultima, Piercing et l'escarpin à lacets, best-seller de la maison.

C'est comme cela qu'est née l'idée des souliers scarifiés?

C'était dans les années 1990, en hommage à l'Afrique. Au début, il s'agissait d'une collection éphémère. Il fallait oser, dans une maison comme la nôtre, maltraiter le cuir en y créant des plis, des traces apparentes. C'était tabou, mais j'ai osé, et cela a été un succès.

Et puis vous êtes passée au piercing...

Une autre audace, mais comment pouvait-on, nous qui travaillons ce matériau vivant qu'est la peau, passer à côté d'un tel phénomène de société? Je me rappelle que, pour mettre au point ce cuir entaillé, recousu, visiblement meurtri, j'ai demandé à mon chef d'atelier, Didier, de venir travailler le soir. Il a accepté, mais, considérant cela comme une aberration, il m'a fait promettre de garder sa venue secrète. Aujourd'hui, tout l'atelier porte des modèles Piercing!

Récemment, on a beaucoup vu vos souliers tatoués, une technique que vous appliquez désormais à votre ligne de maroquinerie...

L'histoire du tatouage est amusante, car elle aussi a nécessité pas mal de recherches. Deux de mes assistantes étaient tatouées. Elles allaient chaque année en Amérique pour se faire réaliser de nouveaux motifs. J'ai eu envie d'essayer d'adapter cette technique au soulier, et j'ai fait venir leur tatoueur d'outre-Atlantique, mais les essais ont été très décevants. Il a fallut deux ans de travaux supplémentaires et l'aide d'un étudiant en médecine pour arriver à finaliser ce projet. Un procédé que nous avons fait breveter, comme la plupart de nos inventions.

Qu'est-ce qui a changé depuis l'achat de votre maison par Bernard Arnault et le groupe LVMH en 1993?

Je suis aux pieds de plus d'hommes! Bernard Arnault a eu l'intelligence de ne rien changer. J'ai seulement l'impression que la clientèle rajeunit. Aujourd'hui, ce n'est plus seulement l'élite qui pousse la porte des 80 mètres carrés de la boutique de la rue Marbeuf, c'est nous qui allons vers les gens en ouvrant des boutiques partout dans le monde.

Pourtant, les tarifs de Berluti ne sont-ils pas réservés à une élite?

Je déteste parler d'argent, mais, d'abord, il y a aujourd'hui le «prêt-à-chausser», et puis je vous dirais qu'une des choses qui m'a toujours émue, c'est quand un groupe d'amis se cotise à 30 ou à 40 pour offrir à l'un d'entre eux une paire sur mesure chez nous. Ces souliers-là ont une âme.

Vous parle-t-on encore de l'affaire Dumas aujourd'hui? Le nom de Berluti n'y a-t-il pas acquis une certaine notoriété?

Les gens ont la politesse de ne pas l'évoquer. Quant à M. Dumas, il n'avait rien à se reprocher et nous est toujours fidèle.

Comment vous considérez-vous? Comme un artisan? Un créateur?

Comme une ouvrière! Il n'y a que deux créateurs: Dieu et Saint Laurent.

Une ouverture à Cannes en mai, une autre ce même mois à Beverly Hills: la maison Berluti comptera bientôt 22 magasins dans le monde. Les modèles «prêt-à-chausser» y sont disponibles à partir de 780 €, les souliers sur mesure à partir de 3 200 €. A Paris, la boutique de référence est celle du 26, rue Marbeuf, dans le VIIIe arrondissement, 01-53-93-97-97.

Publié dans Culture de shoes

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